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  • 21 avril 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    L'Argot des tranchées ou comment parlaient nos poilus dans GUERRE 1914 - 1918 largotdupoilu1-150x150largotdupoilu-150x150 dans GUERRE 1914 - 1918

    L’Argot des tranchées de Lazare Sainean – Publication 1915

    Monographie écrite d’après les lettres des poilus et les journaux du front

     

    Source de vie intense et d’énergie nouvelle, la guerre actuelle ne laissera pas d’exercer une action féconde sur toutes les manifestations de la vie sociale. Parmi celles-ci, la plus vivante, le langage populaire parisien, en porte d’ores et déjà des traces de renouvellement.

    Des termes qui, avant la guerre, restaient confinés dans des milieux spéciaux, ont acquis, à la lumière des événements tragiques que nous venons de traverser, un relief inattendu, et d’isolés qu’ils étaient, sont en train d’entrer dans le large courant de la langue nationale. Les exemples abondent.

    Et tout d’abord le nom même de Boche. Cette appellation, naguère reservée aux classes professionnelles, est devenue courante. Les atrocités de la guerre ont projeté sur ce nom comme une lueur sinistre. De sobriquet simplement ironique qu’il était avant la guerre, il est devenu un stigmate, un nom monstrueux qui rappelle le Gog et le Magog de l’Apocalypse. La langue en gardera un souvenir ineffaçable.

    Remarque curieuse : le vocable n’avait, au début, rien de commun avec les Allemands, quand il fit son apparition vers 1860 ! C’était alors un parisianisme au sens de mauvais sujet, « dans l’argot des petites dames », ajoute Delvau en 1866. Le mot représentait une abréviation parisienne de caboche, tête dure, comme le montre bochon, coup, pour cabochon, même sens.

    Pendant la guerre de 1870, Boche était encore inconnu. Les Allemands portaient exclusivement la qualification de Prussiens, nom qu’on rencontre à chaque page du Père Duchéne de l’époque, pale imitation du fameux pamphlet d’Hébert : « Pas un de ces jean-foutre ne sait comment on fout une balle dans le ventre d’un Prussien », lit-on dans le n° 3 de janvier 1871.

    Ce n’est qu’après la guerre de 1871 qu’on appliqua particulièrement aux Allemands cette épithète de boche, c’est-à-dire de « tête dure ». On en est redevable à un trait de psychologie populaire que résume l’expression tête carrée d’Allemand, laquelle devint alors synonyme de tête de Boche, c’est-à-dire tête d’Allemand, à cause (prétend-on) de leur compréhension lente et difficile.

    Cette spécialisation se produisit dans les milieux professionnels où l’on avait recours à la main-d’oeuvre allemande. En voici un témoignage technique : « Tête de boche, Ce terme est spécialement appliqué… aux Allemands, parce qu’ils comprennent assez difficilement, dit-on, les explications des metteurs en pages, » Eugène Boutmy, La langue verte typographique, Paris, 1874.

    Cette identification ethnique une fois accomplie, l’expression lit son chemin avec cette nouvelle acception. On la rencontre dans le milieu des casernes : « C’est-y que tu me prends pour un menteur ? Quiens, preuve que la v’là ta permission… Sais-tu lire, sacrée tête de boche ? » Courteline, Le Train de 8 h, 47, p. 74. Et dans une chanson de Bruant : « Pst !… viens ici, viens, que j’t'accroche, Vla l’omnibus, faut démarrer ! Ruhau !… recul’ donc, hé ! têt’ de boche ! (La Rue, t. I, p. 151).De là Boche, Allemand, dernier résidu de tête de boche : « I vient de décider que les Boches fêteraient pus que deux fois l’anniversaire de Sedan », Léon de Borcy, Lettres argotiques, XXVe lettre, p. 8, dans la Lanterne de Bruant, 1896, n° 65.Maintenant, ce sobriquet est devenu l’appellatif ethnique général aussi bien dans les tranchées que dans la presse, où on l’a gratifié de toute une postérité : bochiser, germaniser ; Bochonnie, Allemagne ; bochonnerie, vilenie de Boche, etc…

     

    Voici un autre exemple tout aussi caractéristique. Le Poilu, sobriquet naguère banal, vient d’acquérir, par ses exploits héroïques, de véritables titres de noblesse : il est devenu le brave entre les braves… D’où vient ce surnom, aujourd’hui glorieux ?De tout temps, les poils ont été considérés comme un signe de force, de virilité. La légende biblique l’attribue déjà à Samson… Avoir du poil et être fort sont depuis longtemps, chez nous, des expressions synonymes. Le famoux Hébert, dans son Père Duchêne, n° 298, de 1793, parle déjà des « bougres à poil, déterminés à vivre libres ou à mourir ». Il a ainsi exprimé la devise même de nos Poilus…

    Du sens de mâle, c’est-à-dire qui a du poil…au coeur, poilu a passé tout naturellement à celui de courageux, d’intrépide, sens que le mot a déjà dans ce passage du Médecin de campagne de Balzac, édition princeps, 1834, t. II, p.80 : « Mon homme est un des pionniers de la Bérézina, il a contribué à construire le pont sur lequel a passé l’armée… Le général Eblé, sous les ordres duquel étaient les pontonniers, n’en a pu trouver que quarante-deux assez poilus, comme dit Gondrin, pour entreprendre cet ouvrage ».Mais c’est surtout dans les tranchées que cette épithète est devenue générale, pour désigner les braves qui ont vu le feu de près, qui ont pris part à une rencontre : « N’allez pas croire, après ce que je viens de dire, que nous ne soyons que quinze à la compagnie. Non… les vides ont été comblés, comme vous devez le penser, mais, pour nous, ceux qu’on nous a envoyés sont encore des bleus. Nous ne sommes que quinze qui ayons affronté les Boches, aussi est-ce pour cela qu’on nous appelle les Poilus ». Galopin, Les Poilus de la 9e – 1915, p. 3.

     

    Un autre exemple est zigouiller. C’était un mot cher aux apaches, au sens de tuer à coups de couteau : « Si on cane, c’est eusses qui viendront nous zigouiller, » Rosny aîné, Dans les Rues, p. 244. On dirait que le mot a atténué sa valeur louche depuis qu’on l’entend dans la bouche de nos vaillants troupiers, combattant l’ennemi : « Si j’en descends pas dix, je perds mon nom… On s’ra zigouillé, c’est sûr. Mais, bah !… un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’est-ce que ça peut faire ? » Galopin, Les Poilus de la 9e p. 10.

    Le mot est à Paris, un apport de la province : dans le Poitou, zigouiller signifie couper avec un mauvais couteau, en faisant des déchirures comme avec une scie, et dans l’Anjou, zigailler, c’est couper malproprement, comme avec un mauvais outil, en déchiquetant. On voit le chemin que ce mot de terroir a fait en s’acclimatant à Paris : du sens de scier ou couper maladroitement, zigouiller a pris celui de couper la gorge, tuer avec le sabre ou la baïonnette. En d’autres termes, ce vocable a tout simplement passé des objets aux êtres humains.

     

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