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  • 17 février 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Le col de la Chipotte ou le trou de l’enfer dans GUERRE 1914 - 1918 carteem3-150x150cartepostalen13-150x150 dans PAGES D'HISTOIREcartepostalen23-150x150cartepostalen33-150x150monument33-150x150monument23-150x150

     

    Le col de la Chipotte se situe dans les Vosges à l’est de Saint-Dié et à l’ouest de Rambervillers. 

    Ce site a donné lieu à de très violents combats du 25 août au 11 septembre 1914. Point stratégique, ce réduit a été pris puis repris une demi-dizaine de fois.  Les 1re et 2ème Armées Françaises, sous les ordres du Général de Castelnau, menèrent une contre-attaque célèbre « En avant, partout et à fond ! ».

    Illustration de ce sanglant conflit on dénombre, dans la Nécropole Nationale de la Chipotte, 1006 tombes et deux ossuaires regroupant 1899 soldats français. Deux monuments aux morts ornent cette nécropole : un monument aux chasseurs de la 86ème Brigade et un second en souvenir de la 2ème Brigade Coloniale.

     

    La Chipotte – 13 septembre 1919 - Cinq ans après 

    « Je n’écris pas un récit de guerre. Simple sergent, agent de liaison, j’ai tout ignoré des opérations et des intentions du commandement. Des scènes décousues d’un drame terrible ont passé devant mes yeux : je les ai notées telles que le les ai évoquées au cours de ce pèlerinage, tout simplement. Le reste est affaire des stratèges de cabinet qui ont des petits drapeaux et de l’imagination. » G. BAUMONT

     

    Entre les hauts sapins nobles, la route monte doucement vers le col. A un tournant, les premières tombes apparaissent dans le bois : des chasseurs du génie. La forêt s’éclaircit, nous atteignons la crête. Devant nous, sévère et nue, se dresse une sévère aiguille de pierre, toute rose dans la jeune lumière. Sur une face s’élève l’ancre symbolique : c’est le monument des Marsouins de la 2e brigade coloniale qui, avec les chasseurs de la 86e et quelques autres troupes, ont défendu le col.

    De chaque côté de la route, les tombes sont plus nombreuses, et voici que là-bas, les petites croix de bois sortent de terre comme une moisson. Il y en a partout, dans les fossés, dans les à-côtés de la route, sous les arbres, tantôt comme les épis d’une gerbe, tantôt isolées. Ici Français et Allemands sont mêlés, enterrés là où ils sont tombés, dans la confusion de ces terribles combats des sous- bois où il n’y a pas de « ligne », où tout se passe en furieux engagements partiels. Aujourd’hui, on relève les morts de leur tombe au hasard. Ils vont reposer, côte à côte, dans le cimetière militaire, sous les arbres. Ils sont là, alignés comme pour une revue, près du monument de la 86e Brigade, massif comme un roc, simple comme le tombeau d’un guerrier, où un chasseur de pierre crispé et tendu, regarde vers le bois, par où montaient les Allemands il y a 5 ans. Des prisonniers sont occupés à la funèbre besogne. C’est l’heure du repos. L’un d’eux, couché dans l’herbe, la tête au ras du sol regarde, avec des yeux de nostalgie, notre groupe où il y a des femmes et un enfant : lui aussi, peut-être, là bas…

    Mais, ce n’est pas sur cette route que nous avons voulu faire un pèlerinage. Le 3e Bataillon de chasseurs à pied, auquel nous appartenions mon ami et moi, s’est battu sur la gauche, dans le bois, sur ce chemin précisément où, des bœufs, tout à l’heure, le cou tendu, tiraient un chariot. Nous nous y engageons. Partout les traces de combat apparaissent : des tombes bossuent le sol, le tronc rude des sapins est troué, tailladé, balfré de longues éraflures qu’on faites les balles. Nous avançons. Sur une croix, nous lisons : 31e Chasseurs. Nous devons être tout près. Et pourtant, nous ne reconnaissons pas les lieux. Nous nous croyions certains de pouvoir dire : c’est ici et maintenant, nous hésitons. On ne s’est pas battu ici depuis 5 ans : rien n’a dû changer. Nous essayons de nous orienter.

    Ce chemin, ce n’est peut-être que celui par lequel descendaient les corvées de ravitaillement ; ce ravin est sans doute celui des cuisines. Cet autre, à gauche du chemin et au bord duquel on distingue encore un bout de tranchée, était occupé par l’ennemi. Cette tombe d’ailleurs est celle d’un chasseur du 3e. Aucun doute n’est possible : c’est ici que nous étions en 1914. Nous en sommes sûrs et nous ne pouvons le croire. Ce champ de bataille dont j’ai gardé la vision grandiose et terrible, ces bois farouches et pleins d’horreur, cette terre où la mort soufflait en tempête, est-ce donc cela ? Ici, on s’est battu sauvagement, Allemands et Français se sont colletés avec furie, les uns enragés de succès et d’orgueil, les autres obstinément cramponnés à cette terre doublement sacrée : comment le croire ? La forêt est verte et fraîche, l’air sent la mousse et la résine chaude ; pas une branche ne bouge, au loin chante l’appel d’un oiseau : est-ce possible que ce soit la Chipotte ?

    Un espoir nous reste. Il y a cinq ans, nous avons abordé la position par un autre côté. Nous venions, non pas d’Etival, mais de Fraispertuis : nous voyions alors les lieux autrement. Mélancoliquement, nous allons jusqu’à un coude du sentier, mais rien du passé ne se lève devant nous. Alors, nous revenons sur nos pas. Et soudain, comme si un rideau venait d’être tiré devant nos yeux, nous voyons ! Les formes du terrain nous apparaissent familières, nous reconnaissons ces arbres et ces buissons : le bois se peuple d’ombres qui ont les visages de nos compagnons d’autrefois.

    Voici l’endroit où, le dernier soir, le docteur Bessière pansait hâtivement les blessés, tandis que le commandant, qui nous savait presque cernés, répètait : « Mes blessés, comment sauver mes blessés ? » Ce fossé, consolidé par des clayonnages, c’est celui où le commandant Madelin avait établi son poste de commandement. Pendant quatre jours, nous avons vécu là, avec lui et le lieutenant Martin, tassés dans ce trou, sur une poignée de paille, partageant le « singe » et l’abominable pain moisi qui étaient toute notre nourriture. Pendant quatre jours, une pensée a veillé là, une volonté a agi, sans que rien énerve l’une, ni entame l’autre. De là, le commandant a suivi les phases du combat : il a senti son bataillon fondre autour de lui, les bois s’emplir d’ennemis, l’étreinte se refermer : pas un mot n’a trahi son angoisse. Les agents de liaison allaient aux nouvelles dans les compagnies, car, d’ordres, on en portait plus, tous se résumant en un seul : ne lâcher pied sous aucun prétexte, quand tout le monde devrait y rester.

     

    Par le chemin étroit que nous suivons, arrivaient les hommes de liaison des compagnies, les capitaines parfois. Un matin, le capitaine Beaugier, de la 1ère, y a fait de la bicyclette ! Là, tout près, les porteurs déposaient les blessés pour reprendre haleine. J’y ai vu Joseph Dumoulin, de Saint-Dié, les reins brisés par une balle ; le caporal Lemoine, la cuisse trouée, tout pâle, m’a dit quelques mots. J’ai vu apporter un chasseur, les deux tempes crevées, la face engluée d’une boue sanglante où s’étaient collées des feuilles, sans regard, sans paroles, vivant, horrible, ses mains tremblantes ramenées sans cesse à sa tête trouée : je ne sais pas ce qu’il est devenu. Par là, descendaient les petits blessés : celui-ci la joue ouverte d’une balle, l’autre soutenant son bras broyé…

    Sûrs maintenant de tenir une piste, nous la suivons, comme hallucinés, étranglés d’émotion. Tout le drame s’évoque. Nous entendons les coups de feu claquer dans les arbres, la fusillade s’éveiller, crépiter avec rage, puis s’éteindre. Nous reconnaissons tout maintenant. Là doit être le sentier que je suivais pour aller « communiquer ». A droite du chemin, voilà au milieu des sapins, une clairière où poussent des buissons verts : c’est par ici ! Ce gros sapin vert, n’est-ce pas celui qui, tout un jour, servit de poste de commandement au capitaine, précaire abri contre lequel s’acharnaient les tireurs ennemis ? Il me vit venir, il me cria : « Couchez-vous ! L’adjudant vient d’être tué là où vous êtes ! » En effet, il y avait un cadavre. C’est derrière cet arbre, peut-être que le sergent Trouillot fut blessé. Il m’appela : « N’approche pas, ils te tueraient ; j’ai la cuisse cassée, viens me chercher ce soir !» Le soir, on l’emmena, la cuisse attachée contre un fourreau de baïonnette, les dents serrées sur sa pipe qu’il n’avait pas lâchée. Nous reconnaissons tout. Nous revoyons la tranchée de la 3ème compagnie, où l’on ne pouvait lever la tête. Ce rocher, plus loin, qui s’avance comme un coin au bord du ravin, il se dresse derrière la tranchée la plus avancée. Un sillon à demi comblé, marque l’emplacement où des hommes ont guetté les autres, qui voulaient passer.

    La tombe que nous cherchons doit être toute proche. La voilà ! Elle est ouverte… Il y a au bord, des pioches et des cercueils. Etrange rencontre : ceux qu’on exhume aujourd’hui, nous les avons vus enterrer il y a cinq ans, et parmi eux, il y avait un professeur du collège : le sergent Adrien Mangel du 1er bataillon. Le bataillon avait gagné ses emplacements le 31 août, assez tard. La 3ème compagnie était précisément là où nous sommes. Il y avait des cadavres partout dans la forêt. Il avait fait très chaud ; l’odeur était épouvantable, on ne pouvait dormir. Le 1er au matin, on rassembla les morts que l’on avait découverts dans les environs. Le sergent Boucq, l’ami qui m’accompagne aujourd’hui, fut chargé de les identifier, avant qu’une corvée du 11e génie les enterrât. Je passais par là, ils étaient vingt chasseurs, rangés en rond, comme les rais d’une roue. Le capitaine Gremillet, de l’état-major de la brigade, qui marchait devant moi, se retourna et me dit : « Tenez, voilà votre collègue ». Je regardais, Mangel était là. Il était couché sur le dos. Il avait derrière la tête un grand trou noir. Son visage était calme, son lorgnon n’était pas tombé. On l’enterra avec les autres, au pied de ce sapin où les fossoyeurs ont appuyé leurs pioches.

    Depuis, une main pieuse l’a tiré de la tombe commune, pour l’enterrer à part, sous ce tertre, dont la croix porte son nom et sa photographie… D’innombrables débris jonchent la terre fraîchement remuée ; de la fosse, monte l’haleine du sépulcre… Nous partons. 

    Je m’appuie un instant au rocher où se tenait l’adjudant à qui j’apportais un ordre. C’est par là qu’un matin, l’ennemi se glissa. Une douzaine de trous de tirailleurs en éventail, un peu en arrière, témoignent que l’ennemi fut contraint de s’arrêter là. L’endroit était dangereux pour lui. De sa tranchée, un caporal abattit, à lui seul, six Allemands à cet endroit.

    Maintenant, dégrisés, l’enchantement tombé, nous revenons au chemin. Nous regardons encore une fois le bois tragique, aujourd’hui si pareil à tous les autres. La nature maternelle a pansé les blessures des arbres et du sol. Des feuilles ont comblé les abris. Des herbes folles, des fleurs sauvages ont fait au sol piétiné une parure nouvelle. Les tertres des tombes se sont affaissés à mesure que la terre absorbait les corps. De l’effort convulsif de deux armées, il ne reste que cela, quelques trous, quelques bosses sur le sol, et ce quart rouillé que j’ai tout à l’heure heurté du pied. Lentement, cette terre retourne à la sérénité des choses éternelles. Le drame qui s’y joua n’y laissera point de trace. Seul, là-bas, au détour de la route, le chasseur de pierre continuera de monter sa faction au milieu des morts.

    Texte paru dans la revue mensuelle illustrée « Le pays lorrain et le pays messin » 1919

     

     

  • 2 commentaires à “Le col de la Chipotte ou le trou de l’enfer”

    • Jean-Claude BORETI on 28 mai 2017

      je ne suis pas historien, juste alsacien et je suis passé tout récemment par le Col de la Chipotte, pour me rendre chez mon fils à Rambervillers, sans rien savoir des combats terribles qui s’y étaient déroulés . je suis immensément touché et bouleversé en lisant votre document .
      respectueusement

    • Durand Martine on 27 septembre 2018

      Je lis une lettre de mon grand-père qui était à Ste Odile ( 1er artillerie de montagne) et qui dit qu’ils ramassaient les obus allemands, les fusils, etc. … dans les champs et dans les bois. Mon grand-père dit qu’ils jetaient de la terre sur les morts, puis qu’ »une commission » « les ont presque tous ré-enterré ». Il écrit encore « il y en a des mille »
      Sa lettre est datée du 6 décembre 1914. S’agit-il de cette bataille ?

      Merci de me répondre

    Répondre à Jean-Claude BORETI


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